Selon Le Monde du 6 septembre 2021, le virage à gauche de Xi Jinping révèle la crainte d’une occidentalisation de la Chine. Au nom de la lutte contre « l’expansion désordonnée du capital », de nouvelles réglementations viennent sanctionner les entreprises chinoises du secteur privé. Parmi elles, les géants de la technologie.

Source : Le Monde.fr, le 7/9/2021 . Article de Frédéric Lemaître, correspondant à Pékin

Analyse. Lourdes sanctions imposées aux fleurons de la technologie, désormais placés sous étroite surveillance, obligation faite aux entreprises du secteur du soutien scolaire de revoir de fond en comble leur modèle économique et de se muer en associations à but non lucratif, mise au pas de l’industrie du showbiz et interdiction aux moins de 18 ans de jouer plus de trois heures par semaine aux jeux vidéo en ligne…

Les lampions de la fête organisée le 1er juillet à l’occasion du centenaire du Parti communiste chinois étaient à peine éteints qu’un nombre incalculable de nouvelles réglementations s’est abattu sur les entreprises chinoises. Pas sur toutes : sur celles du secteur privé qui, d’une façon ou d’une autre, incarnent l’avenir. Soit parce qu’elles sont liées à Internet, soit parce qu’elles s’adressent aux jeunes. Mot d’ordre invoqué : la lutte contre « l’expansion désordonnée du capital ». Il y a de bonnes raisons à cela.

Apparus au début du siècle, les géants chinois de la technologie ont bénéficié de trois facteurs exceptionnels : la taille de leur marché, la grande muraille technologique qui les a mis à l’abri de la concurrence étrangère et la vétusté du système bancaire auquel ils se sont substitués. Leur succès a été spectaculaire. En juin, la Chine a dépassé pour la première fois le cap du milliard d’internautes (1,01 milliard) et, en 2020, 872 millions d’entre eux ont utilisé leur portefeuille électronique comme moyen de paiement.

Or deux entreprises seulement dominent le paiement en ligne : Alibaba et Tencent. Si les Chinois apprécient les services offerts, ils sont de plus en plus nombreux à critiquer ce duopole et cette mainmise sur leurs données personnelles. En parallèle, les parents s’insurgent contre les tarifs prohibitifs des cours privés qu’ils ne peuvent s’empêcher de donner à leur enfant unique, compétition scolaire oblige.

Tout se passe comme si, durant une quinzaine d’années, les autorités avaient laissé les jeunes pousses croître et prospérer mais qu’elles estimaient l’heure venue de leur appliquer désormais les règles communes. Ou, plutôt, la seule règle qui vaille dans la Chine de Xi Jinping : la suprématie du Parti. Cette mise au pas va donc bien au-delà du nécessaire toilettage des règles de la concurrence. En l’absence d’explications convaincantes à cette véritable mousson réglementaire, les observateurs en sont réduits à suivre la lecture qu’en a faite un blogueur chinois, un certain Li Guangman.

Nul ne connaît vraiment cet homme mais, son blog ayant été relayé par les plus grands sites officiels – depuis l’agence de presse Chine nouvelle jusqu’au quotidien de l’Armée populaire de libération –, nul ne doute qu’il reflète la voix de son maître. On y lit notamment qu’« un changement profond ou une révolution est en train de prendre place dans les champs de l’économie, de la finance, de la culture et de la politique. (…) Ce profond changement est aussi un retour aux aspirations initiales du Parti communiste chinois, un retour centré sur le peuple, un retour à l’essence du socialisme. (…) Le marché des capitaux n’offrira plus aux capitalistes un paradis où ils pourront s’enrichir du jour au lendemain,[il] ne sera plus un paradis pour les stars efféminées, les nouvelles et l’opinion publique ne seront plus en position de vénérer la culture occidentale. Nous avons besoin de reprendre le contrôle sur le chaos culturel et de bâtir une culture vivante, saine, virile, orientée vers les gens ». Le reste est à l’avenant.

On y apprend que les Etats-Unis mènent une guerre tous azimuts, y compris biologique, contre la Chine, et qu’à l’intérieur du pays « une cinquième colonne » fomente une « révolution de couleur ». Bref, un texte digne de la guerre froide ou des heures glorieuses du maoïsme et dont la paranoïa révèle une crainte profonde : l’occidentalisation de la Chine. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, cette « rectification » idéologique coïncide avec l’introduction, en cette rentrée scolaire, de « la pensée de Xi Jinping » dans les manuels scolaires du primaire et du secondaire. S’il n’est pas évident d’expliquer « le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une “nouvelle ère” » à des enfants de 6 ans, au moins, les enseignants peuvent « planter dans leurs petits cœurs les graines de l’amour pour le Parti, l’amour pour la nation et l’amour pour le socialisme », expliquent les instructions officielles.

Dans le même temps, pour alléger les programmes, la ville de Shanghaï, mégapole pourtant la plus cosmopolite du pays, a décidé de supprimer l’examen d’anglais que les écoliers passaient avant d’intégrer le collège. Seules les épreuves de chinois et de mathématiques sont maintenues.

La campagne en cours est donc une étape importante du virage à gauche effectué par Xi Jinping et du recentrage de la Chine sur elle-même. En guise de série d’été, Le Quotidien du peuple propose à ses lecteurs, depuis le 19 juillet, deux questions/réponses par jour sur la pensée de Xi Jinping. Le 2 septembre, la 68e question portait sur les « valeurs universelles ». « Les valeurs de “liberté”, de “démocratie” et de “droits” humains » sont devenues [en Occident] un outil pour maintenir la domination du capital. (…) Les pays occidentaux n’ont jamais cessé d’infiltrer leurs valeurs en Chine, d’occidentaliser et de diviser la Chine (…) et ils sont constamment en train de rafistoler leurs stratagèmes et d’intensifier leurs efforts. (…) Si nous utilisons le système de valeurs capitaliste occidental pour mesurer nos pratiques (…) et le développement de la Chine (…), les conséquences seront inimaginables », y lit-on. Par intérêt ou par conviction, Xi Jinping attise un nationalisme qui ne demande qu’à s’embraser.